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Marsha P. Johnson — Icone Queer Par Definition !

Marsha P. Johnson — Icone Queer Par Definition !

de lecture

Certaines figures historiques deviennent des icônes parce qu’on les a soigneusement construites ainsi, après coup. On polit leur histoire, on lisse les aspérités, on élimine ce qui dérange pour ne garder qu’un récit compatible avec les discours du présent.

Marsha P. Johnson n’entre pas facilement dans ce cadre.

Son parcours résiste aux récits propres et aux slogans faciles. Non pas parce qu’il serait confus, mais parce qu’il oblige à regarder en face une réalité souvent laissée hors champ : celle des femmes trans noires, pauvres, marginalisées, qui ont porté une part décisive des luttes queer sans jamais bénéficier de la reconnaissance, de la sécurité ou du confort symbolique associés à ces combats.

Marsha n’a jamais cherché à devenir une icône. Elle a surtout cherché à survivre, à rester digne dans un monde qui lui refusait cette possibilité, et à aider les autres à tenir debout quand plus personne ne semblait s’en soucier.
C’est précisément ce qui rend son histoire encore difficile à raconter aujourd’hui, sans la trahir.

Cet article ne cherche ni à la sanctifier, ni à la transformer en figure décorative. Il cherche à comprendre son parcours dans toute sa complexité, à remettre du contexte là où l’histoire a souvent simplifié, et à restituer une trajectoire profondément humaine, politique sans être théorisée, radicale sans jamais être calculée.

Avant Marsha P. Johnson l’icône : une vie bien réelle, sans légende

Marsha P. Johnson naît en 1945 dans le New Jersey, dans une famille afro-américaine modeste et très religieuse. Son enfance se déroule dans un cadre strict, où les normes de genre sont fortement encadrées et où toute expression de féminité chez une personne assignée homme à la naissance est immédiatement sanctionnée, socialement comme moralement.

Très tôt, Marsha comprend que son rapport au genre ne correspond pas à ce que l’on attend d’elle. Cette prise de conscience ne se fait ni dans l’euphorie ni dans la revendication, mais dans la peur, la honte et le silence — des mécanismes profondément intégrés chez de nombreuses personnes queer et trans de cette génération.
Il ne s’agit pas encore de se définir, mais d’apprendre à se cacher.

À 17 ans, Marsha quitte le New Jersey pour New York. Non pas pour “se trouver”, comme on aime parfois le raconter a posteriori, mais pour respirer un peu plus librement. New York, au début des années 60, reste une ville dangereuse pour les personnes queer, et plus encore pour les femmes trans racisées. Mais c’est aussi un lieu où l’anonymat, la densité urbaine et certains réseaux communautaires permettent de ne pas être totalement isolé·e.

Marsha arrive avec très peu d’argent. Elle connaîtra rapidement la rue, les squats, l’instabilité permanente. Elle survivra grâce à des petits boulots, à des performances artistiques improvisées, et au travail du sexe. Il est important de le dire clairement : ce n’est ni un choix idéologique ni une posture romantique, mais une stratégie de survie dans une société qui refuse l’accès à l’emploi, au logement et à la sécurité aux femmes trans.

Être trans avant que le mot ne soit stabilisé

Des mots d’aujourd’hui pour des réalités d’hier

Parler de Marsha P. Johnson avec les catégories contemporaines demande une prudence constante. Les termes “transgenre”, “non-binaire” ou même “queer” n’avaient ni la même visibilité, ni la même reconnaissance dans les années 60 et 70. Les frontières entre drag, identité de genre et performance étaient beaucoup plus floues, souvent imposées de l’extérieur plutôt que revendiquées.

Marsha se décrivait parfois comme drag queen, parfois comme transvestite — un terme aujourd’hui daté, mais courant à l’époque. Elle n’a jamais cherché à figer son identité dans une définition stable. Ce qui comptait avant tout était de pouvoir exister sans avoir à se justifier en permanence, dans un monde où chaque écart était surveillé, puni ou ridiculisé.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que Marsha vivait socialement comme une femme trans, et qu’elle subissait les violences spécifiques liées à cette position : contrôles policiers constants, agressions, arrestations arbitraires, précarité extrême. Ces réalités structurent son parcours bien plus que les mots utilisés pour les décrire.

🩷Porter un Tee shirt "Hommage Marsha P. Johnson"

La rue comme espace contraint, mais structurant

La rue, dans l’histoire de Marsha, n’est pas un décor symbolique. C’est un espace politique imposé. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres femmes trans de l’époque, la rue est à la fois un lieu de danger permanent et un espace de solidarité vitale.

On y apprend à reconnaître les allié·es, à partager les ressources, à se protéger collectivement. C’est là que se construit une conscience communautaire qui ne passe ni par les institutions ni par les discours théoriques, mais par l’expérience directe du rejet et de la survie.
Une politique du quotidien, sans slogan.

Stonewall : ce que l’histoire retient, et ce qu’elle oublie

En juin 1969, le Stonewall Inn, bar gay de Christopher Street à New York, subit une descente de police de plus. Rien d’exceptionnel en apparence. Les raids policiers font alors partie du quotidien des lieux fréquentés par des personnes queer.

Sauf que cette fois, la fatigue accumulée, la colère et le ras-le-bol collectif explosent. Les émeutes de Stonewall ne sont pas un miracle soudain. Elles sont le résultat de plusieurs années de violences policières, de rafles, d’humiliations et d’arrestations ciblant les personnes queer, et en particulier les plus visibles et les plus marginalisées.

Marsha P. Johnson est présente dans les jours qui suivent les premières nuits d’émeutes. A-t-elle lancé la première brique ? Probablement pas. Mais cette obsession pour le “premier geste” est révélatrice : elle permet de transformer une révolte collective en anecdote héroïque individuelle, et surtout d’effacer le rôle central des femmes trans racisées, des drag queens et des personnes les plus précaires.

Marsha n’est pas importante parce qu’elle aurait accompli un geste précis. Elle est importante parce qu’elle faisait partie de celles et ceux qui n’avaient plus rien à perdre. Stonewall n’a pas créé Marsha ; Stonewall a rendu visible une colère qu’elle portait déjà.

Après Stonewall : quand la lutte devient (un peu) présentable

Les années qui suivent Stonewall voient émerger des organisations LGBTQ+ plus structurées, des revendications politiques claires et des stratégies de communication plus lisibles. Cette évolution est nécessaire. Elle permet des avancées concrètes, une visibilité accrue, une reconnaissance progressive.

Mais elle a aussi un coût.

À mesure que les mouvements gagnent en respectabilité, certaines figures deviennent encombrantes. Trop pauvres. Trop trans. Trop radicales sans le vouloir. Les voix les plus marginalisées sont progressivement mises à distance, au profit de récits plus compatibles avec l’espace médiatique et politique dominant.

Marsha P. Johnson fait partie de celles que l’on écoute de moins en moins, non pas parce qu’elle cesse d’agir, mais parce qu’elle ne correspond pas à l’image que certains souhaitent donner du mouvement. Elle continue pourtant d’être présente dans les manifestations, dans les actions communautaires, dans les espaces de solidarité informelle.

STAR : quand l’activisme commence par un toit

La création de STAR avec Sylvia Rivera

En 1970, Marsha cofonde avec Sylvia Rivera Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR). L’idée est d’une simplicité presque brutale : si personne ne loge les jeunes trans et queer rejeté·es par leurs familles, alors il faut le faire soi-même.

STAR n’est pas une organisation théorique, ni un collectif pensé pour durer symboliquement. C’est une maison. Un refuge. Un lieu où l’on peut dormir, manger et exister sans être immédiatement menacé.

La STAR House accueille des jeunes sans-abri, souvent très jeunes, souvent trans, souvent racisé·es. On y vit comme on peut, avec peu de moyens mais une solidarité constante.

Le care avant le discours

Le fonctionnement de STAR repose sur une logique de care radicale. Il n’y a ni subventions, ni reconnaissance institutionnelle. Le loyer est souvent payé grâce au travail du sexe de Marsha et Sylvia, un détail essentiel qui rappelle que de nombreuses initiatives communautaires ont été portées par des personnes sacrifiant leur propre sécurité pour celle des autres.

STAR ne durera pas éternellement, mais son existence marque un tournant important : l’activisme trans ne se limite pas à la revendication politique ou à la visibilité médiatique. Il commence par la survie matérielle.

Marsha P. Johnson, une figure trans qui refusait les rôles assignés

« Je n’étais personne, jusqu’à ce que je devienne drag queen. »

Cette phrase, souvent citée, n’est pas une punchline pensée pour les réseaux sociaux. C’est un constat. Marsha P. Johnson était une femme trans noire que la société avait décidé de rendre invisible. Devenir visible, même de manière jugée excessive ou dérangeante, était une manière de reprendre le contrôle.

Son existence était politique, même sans discours structuré. Elle défiait les normes de genre simplement en étant là, et bousculait les hiérarchies militantes en restant fidèle aux plus précaires. Elle réclamait justice, bien sûr, mais surtout de la dignité, et un minimum de sécurité pour celles et ceux que personne ne voulait voir.

Son engagement n’était pas stratégique. Il était profondément relationnel.

 

Une reconnaissance tardive, et pas sans ambiguïtés

Pendant longtemps, Marsha P. Johnson a été reléguée en marge des récits LGBTQIA+ dominants. Ce n’est qu’après sa mort qu’elle est devenue une figure reconnue, parfois célébrée, souvent simplifiée.

Cette reconnaissance tardive interroge. Que célèbre-t-on exactement quand on célèbre Marsha aujourd’hui ? Son courage réel, ou une version édulcorée de son histoire, débarrassée de ce qu’elle dit de la pauvreté, du racisme et de la violence systémique envers les personnes trans ?

La mémoire queer, comme toute mémoire politique, est traversée par des choix. Marsha rappelle que ces choix ne sont jamais neutres.

La mort de Marsha P. Johnson : un silence qui en dit long

Marsha P. Johnson meurt en 1992, son corps étant retrouvé dans l’Hudson River. La version officielle conclut à un suicide, une conclusion contestée par plusieurs proches et militant·es. L’enquête est rapidement classée, sans approfondissement notable.

Sans sensationnalisme, un constat s’impose : la mort de Marsha n’a pas suscité l’attention institutionnelle qu’elle aurait méritée. Ce silence n’est pas un accident. Il reflète la valeur accordée aux vies trans, surtout lorsqu’elles sont pauvres et racisées.

Mémoire, images et transmission

L’histoire queer ne se transmet pas uniquement par les livres, les archives ou les discours militants. Elle circule aussi par les images, les visages, les objets qui rendent ces trajectoires visibles dans le quotidien.

La mémoire de Marsha et de ses luttes communes avec Sylvia Rivera circule parfois à travers des supports portés sur le corps, comme un T-shirt portrait Marsha P. Johnson ou le T-shirt Queer Edition Marsha P. Johnson & Sylvia Rivera. Non comme des déclarations tapageuses, mais comme des rappels d'une lutte. 

Pourquoi Marsha P. Johnson reste essentielle aujourd’hui

Marsha P. Johnson n’est pas un modèle à imiter, ni une figure à idéaliser. Elle est un rappel. Un rappel que les luttes LGBTQIA+ ont été portées par des personnes que l’histoire a longtemps refusé de regarder en face, et que le progrès s’est souvent construit sur des vies cabossées, précaires, exposées.

Son héritage n’impose aucune morale. Il invite simplement à rester lucide sur ce que ces combats ont réellement coûté, et à qui.

Conclusion — Icône, oui. Mais surtout présence

Marsha P. Johnson n’a jamais cherché à entrer dans l’histoire. Elle a cherché à rester en vie, et à aider les autres à en faire autant.


C’est peut-être cela, une icône queer : non pas une statue figée, ni un slogan consensuel, mais une présence persistante, encore capable de déranger, et de faire réfléchir.

Une présence qui éclaire, sans jamais se laisser récupérer.

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Sources principales : Wikipédia FR/EN, historiens LGBTQ+, archives d’activisme queer, OXFAM